L'Art selon Auguste Rodin

La pensée sur l'Art d'Auguste Rodin (1840-1917) est résumée dans un ouvrage paru en 1911 (éditions Bernard Grasset) qui comprend une série d'entretiens qu'a livré le grand sculpteur français à Paul Gsell en 1911 ainsi qu'un testament esthétique. Ces textes révélent un idéalisme et une grande conviction dans le rôle joué par l'artiste au sein de la société. Voici quelques extraits marquants qui montrent à quel point la pensée de Rodin est d'actualité.

A propos de la modernité et de la place de l'art dans la société industrielle naissante :

"Notre époque est celle des ingénieurs et des usiniers, mais non point celle des artistes. L'on recherche l'utilité dans la vie moderne : l'on s'efforce d'améliorer matériellement l'existence : la science invente tous les jours de nouveaux procédés pour alimenter, vêtir ou transporter les hommes : elle fabrique économiquement de mauvais produits pour donner au plus grand nombre des jouissances frelatées : il est vrai qu'elle apporte aussi des perfectionnements réels à la satisfaction de tous nos besoins." (p.12)

Sur le réalisme dans l'art et le soucis de ne pas contredire la nature : "

Même lorsqu'un sujet que je traite me contraint à solliciter d'un modèle une attitude déterminée, je la lui indique, mais j'évite soigneusement de le toucher pour le placer dans cette pose, car je ne veux représenter que ce que la réalité m'offre pontanément" (p.22)

Sur ce qui fait le regard spécifique de l'artiste sur la Nature :

"pour le grand artiste, tout dans la Nature offre du caractère : car l'intransigeante franchise de son observation pénètre le sens caché de toute chose. Et ce qui est considéré comme laid dans la Nature présente souvent plus de caractère que ce qui est qualifié beau, parce que dans la crispation d'une physionomie maladive, dans le ravinement d'un masque vicieux, dans toute déformation, dans toute flétrissure, la vérité intérieure éclate plus aisément que sur des traits réguliers et sains. Et comme c'est uniquement la puissance du caractère qui fait la beauté de l'Art, il arrive souvent que plus un être est laid dans la Nature, plus il est beau dans l'Art" (p.32-33)

"Quand il atténue la grimace de la douleur, l'avachissement de la vieillesse, la hideur de la perversité, quand il arrange la Nature, quand il la gaze, la déguise, la tempère pour plaire au public ignorant, il crée de la laideur, parce qu'il a peur de la vérité." (p.33)

"Pour lui la vie est une infinie jouissance, un ravissement perpétuel, un enivrement éperdu. Non pas que tout lui paraisse bon, car la souffrance qui s'attaque si souvent à ceux qu'il chérit et à lui-même démentirait cruellement cet optimisme. Mais pour lui tout est beau, parce qu'il marche sans cesse dans la lumière de la vérité spirituelle. [...] il contemple le perfide comme un bel exemple de bassesse, il salue l'ingratitude comme une expérience dont s'enrichit son âme" (p.34)

"Un physionomiste sait parfaitement distinguer entre un air patelin et un air de bonté réelle, et c'est précisément le rôle de l'artiste de faire apparaître la vérité, même sous la dissimulation [...] Les bustes de Houdon, par exemple, sont écrits comme des chapitres de Mémoires. Epoque, race, profession, caractère presonnel, tout y est indiqué" (p.82) Sur l'interprétation du mouvement dans la sculpture : "(le scupteur) figure le passage d'une pose à une autre : il indique comment insensiblement la première glisse à la seconde. Dans son oeuvre, on discerne encore une partie de ce qui fut et l'on découvre une partie de ce qui va être" (p. 47)

Sur l'importance de la connaissance de la technique dans l'Art :

"aucune inspiration subite ne saurait remplacer le long travail indispensable pour donner aux yeux la connaissance des formes et des proportions et pour rendre la main docile à tous les ordres du sentiment" (p.65)

Sur l'importance de la liberté et de la vérité dans l'Art :

"les hommes d'aujourd'hui sont ainsi faits qu'ils ont peur de la vérité et qu'ils adorent le mensonge. Cette répugnance pour la sincérité artistique se révèle même chez nos contemporains les plus intelligents. Il semble qu'ils soient fâchés de paraître tels dans leurs bustes. Ils veulent avoir l'air de coiffeurs. [...] C'est donc une rude bataille à livrer que d'exécuter un bon buste. Il importe de ne pas faiblir et de rester honnête vis-à-vis de soi-même. Tant pis si l'oeuvre est refusée ! [...] il est à remarquer, d'ailleurs, que les bustes exécutés gratuitement pour des amis ou des parents sont les meilleurs. Ce n'est pas seulement parce que l'artiste connaît mieux les modèles qu'il voit continuellement et qu'il chérit ; c'est surtout parce que la gratuité de son travail lui confère la liberté de le mener entièrement à sa guise." (p.86-87)

Sur les similitudes entre les différents arts et l'importance de ne pas fixer de frontières entre eux :

"Peinture, sculpture, littérature, musique, sont plus proches les unes des autres qu'on ne le croit généralement [...] si un sculpteur parvient par les procédés de son art à suggérer des impressions que procure d'ordinaire la littérature ou la musique, pourquoi lui chercherait-on chicane ?" (p.102) Sur le mystère dans l'Art : "Les belles oeuvres, qui sont les plus hauts témoignages de l'intelligence et de la sincérité humaine, disent tout ce que l'on peut dire sur l'homme et sur le monde, et puis elles font comprendre qu'il y autre chose qu'on ne peut connaître. Tout chef d'oeuvre a ce caractère mystérieux. On y trouve toujours un peu de vertige."

Sur l'utilité des artistes :

"combien l'humanité serait plus heureuse, si le travail, au lieu d'être pour elle la rançon de l'existence, en était le but ! Pour que ce merveilleux changement s'opérât, il suffirait que tous les hommes suivissent l'exemple des artistes, ou mieux qu'il devinssent tous des artistes eux-mêmes : car le mot dans son acception la plus large signifie pour moi ceux qui prennent plaisir à ceux qu'ils font." (p.147) "

j'appelle utile tout ce qui nous donne le bonheur. Or, il n'y a rien au monde qui nous rende plus heureux que la contemplation et le rêve. C'est ce qu'on oublie trop de nos jours" (p. 149)

"Sans doute les hommes capables de goûter de très belles oeuvres d'art sont rares ; et, d'ailleurs, dans les musées ou même sur les places publiques elles ne sont regardées que par un nombre restreint de spectateurs. Mais les sentiments qu'elles contiennent ne finissent pas moins par s'infilter jusque dans la foule. Au-dessous des génies, en effet, d'autres artistes de moindre envergure reprennent et vulgarisent les conceptions des maîtres ; les écrivains sont influencés par les peintres, comme ceux-ci le sont par les littérateurs : il y a un continuel échange de pensées entre tous les cerveaux d'une génération ; les journalistes, les romanciers populaires, les illustrations, les dessinateurs d'images mettent à la portée de la multitude les vérités que de puissantes intelligences ont découvertes." (p.151)

"il ne faut pas dire, comme on en a l'habitude, que les artistes ne font que refléter les sentiments de leur milieu. Ce serait déjà beaucoup. car il n'est pas innoportun de présenter aux hommes un miroir pour les aider à se connaître. Mais ils font davantage. Certes, ils puisent largement au fonds commun amassé par la tradition, mais ils accroissent aussi ce trésor. Ils sont vraiment des inventeurs et des guides" (p.151)

"Ils passent parfois presque toute leur vie à lutter contre la routine. Et plus ils ont de génie, plus ils ont de chances d'être longtemps méconnus. Corot, Courbet, Millet, Puvis de Chavannes, pour ne citer que ceux-là, n'ont été unanimement acclamés que sur la fin de leur carrière." (p.152)

"L'on ne se préoccupe aujourd'hui que d'intérêt : je voudrais que cette société pratique se convainquît qu'elle a au moins autant d'intérêt à honorer les artistes que les usiniers et les ingénieurs" (p.155)

Et Rodin nous livre un dernier message à l'adresse des artistes ("jeunes gens qui voulez être officiants de la Beauté") dans son testament esthétique (p.159) :

"Aimez dévotement les maîtres qui vous précédèrent" (p.159)

"L'art n'est que sentiment. Mais sans la science des volumes, des proportions, des couleurs, sans l'adresse de la main, le sentiment le plus vif est paralysé. Que deviendrait le plus grand poète dans un pays étranger dont il ignorerait la langue ?" (p.161)

"N'hésitez jamais à exprimer ce que vous sentez, même quand vous vous trouvez en opposition avec les idées reçues." (p.162)

"Les maîtres sont ceux qui regardent avec leurs propres yeux ce que tout el monde a vu et qui savent apercevoir la beauté de ce qui est trop habituel pour les autres esprits" (p.162) "Le monde ne sera heureux que quand tous les hommes auront des âmes d'artistes, c'est-à-dire quand tous prendront plaisir à leur tâche." (p.164)

Pour en savoir plus : Auguste Rodin sur Wikipédia http://fr.wikipedia.org/wiki/Auguste_Rodin        

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