Je finirai mon livre demain

Fuire ce monde puis écrire avec la distance suffisante.
Faire sonner les mots. Leur donner du sens. Apporter un message.
Savoir que celui-ci sera déformé et mal compris.
Aller à l’essentiel.

Je cours après le temps pour finir ce récit.
Peut-être que je devrais d’abord le commencer.

Peut-être qu’il est déjà écrit dans un creux sombre de mon esprit mouvementé.

Peut-être que je devrais sortir du tiroir mes notes sur le sens du bonheur proposée par Krishnamurti. Grâce ou à cause de lui j’ai failli ne jamais revenir d’un voyage à Chiang Mai en Thaïlande. L'auteur Indien a bien mis en évidence qu’il faut prendre des risques pour se sentir vivant et que la routine appauvrit l'âme.

Je n’oublierais pas d’inclure à mon texte un ou deux détails magiques et funestes tirés des romans de l'écrivain Colombien Gabriel Garcia Marquez. Je saupoudrerais le tout avec une bonne dose des péripéties et envolées littéraires de l'Anglais Jack London. J’aurais aimé écrire Martin Eden mais il l’a fait avant. Ce livre est bouleversant.

J’ai commencé à écrire mon autosocioanalyse mais je ne l’ai pas terminé. C’est tellement prétentieux de s’auto-analyser. C’est prétentieux aussi de critiquer Bourdieu. Surtout après avoir essayé de l’imiter.

Critiquer et se remettre en question c’est exister, c’est avoir sa propre opinion, c’est se connaître. Si je dois garder une chose de Bourdieu c’est sa devise qui est que la connaissance et le combat pour la justice sociale sont des éléments qui doivent être alliés, sous peine de reproduire un éternel schéma de destruction de l’homme par l’homme.
Ecrire sur soi n’est jamais inutile. Le monde souffre de gens qui s’ignorent et se fuient en permanence, se cachent derrière des masques.

Je veux sortir de moi, parler des autres. Se connaître c'est juste le premier chapitre. Dans le deuxième je parlerai des me différents moi. Moi moi et moi et aussi MOI avec des majuscules. Le sociologue Jean-Claude Kaufmann qui n’est pas très Bourdieu-compatible m’avait marqué à ce sujet par sa vision d’une identité à multiples facettes. Nous sommes plusieurs personnes en une.

Je suis un informaticien qui parle couramment le HTML. Un banlieusard avec des racines algériennes et un latino-américain pudique se baladant tout nu devant sa fenêtre. Habitant un pavillon avec deux parents unis, je vie seul, parti il y a quelques années. Errant parmi mes proches. Je résiste passivement à toute forme d’intégration.
Je me perds aussi dans les rues de Buenos Aires avec mon ami artiste et fou, en quête de mes racines et de rédemption, de spiritualité, de gratuité, dans un monde où tout s’achète et tout se vend.

Se mélangent les époques et les facettes de la vie. Sentiments confus, contrastés, contradictoires, chaud et froid, mouvement, avancées et reculades, rayonnements et décompositions. Je sens bon puis je pue, je me déteste puis je m’aime. J’adore les oxymores. Je suis à l’image de l’univers qui m’entoure. J'ai déjà assez utilisé le je. Je veux écrire un livre digne de ce nom qui ne parle pas qu'à moi. Je dois achever l'ouvrage et passer à la prochaine partie. Comment trouver le bon tempo pour mettre un point final et laisser durablement une étincelle dans l'oeil. Avant je dois faire mes preuves, je dois avoir accroché un lecteur forcément exigeant, ayant hérité de plusieurs milliers d'années de civilisation. Je veux aller vite et fort. Je veux impacter.

Une fusillade verbale articulée autour d'un triple attentat à la bombe nucléaire, suivi d'un assassinat collectif par une armée de fanatiques tueurs en série âgés de douze ans parachevé d'une pandémie massive diffusée par un moustique tropical nouvelle génération... Je m'épuiserai et ferai preuve d'une grande inexpérience dans la narration de ce genre de faits divers et de prospectives cataclismiques. Le sens du récit risque de devenir abstrait.

J'ai envie que tu arrives jusqu’à la fin de cette phrase et que tu passes à la suivante, je veux diffuser la folie puis faire revenir la raison, rendre l'avenir de mes lecteurs radieux, faire voyager dans des contrées qui feront voir à quel point le présent est terriblement beau et affreusement immoral. Tu voudras poursuivre jusqu’à avoir compris que ta vie n’a de sens que si tu jouis de cette beauté et si tu te hisses bien au-dessus de ce qui nous voue à la perte. Je finirai mon livre demain

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Commentaires

Te lire est agréable j'attend la suite ...

Merci beaucoup pour ton commentaire !! En ce moment l'inspiration est au rendez-vous et je suis très content que ce que j'écris te donne envie de poursuivre !

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